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Côte d’Ivoire : la fin des fossiles attendra

Alors que les conférences des Nations unies sur les changements climatiques (COP) appellent à tourner la page des fossiles pour limiter le réchauffement climatique, la Côte d’Ivoire peine à traduire ses engagements en actes concrets. Entre dépendance au pétrole et au gaz, le pays avance à contretemps, piégé entre volonté politique affichée et réalités économiques.

Le froid est saisissant en ce mois d’août 2024 dans le sud de la Côte d’Ivoire. Sur la route qui relie la ville carrefour de Sikensi, à Abidjan, la capitale économique ivoirienne, le paysage semble dégagé. Mais plus nous approchons de notre point d’arrivée et plus l’atmosphère est envahie de colonnes de fumée noire. Karim Bamba, 32 ans, a stationné son camion le long d’une route de la zone industrielle de Yopougon, la plus grande commune au nord d’Abidjan. Le conducteur qui travaille avec les coopératives agricoles de Daloa, transporte chaque semaine, des tonnes banane plantain à destination des marchés de la capitale économique qui compte plus de 6 millions d’habitants.

L’agriculture constitue l’un des piliers de l’économie ivoirienne avec plus de 25% du PIB et le secteur ploie encore sous le poids des engrais azotés industriels, fabriqués à partir d’énergies fossiles. D’après les statistiques publiées sur les engrais par Africa fertilizer et IFDC “après une année de régression en 2022, les importations ont considérablement augmenté de 78 % en 2023, atteignant un record historique de 613.527 tonnes“.

2.5 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire grave

Selon Karim Bamba, « les agriculteurs aiment utiliser ces engrais pour favoriser une croissance rapide de leurs cultures ». En février 2024, l’Etat ivoirien a lancé le programme de production alimentaire d’urgence (2PAU) en sollicitant l’appui de la Banque africaine de développement (BAD) et l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA) à hauteur de 170 milliards de FCFA, pour l’acquisition et la distribution gratuite d’engrais NPK et d’Urée, ainsi que de semences de riz, de maïs et de manioc.

A la conférence des Nations unies sur les changements climatiques à Dubaï (COP28) en 2023, les dirigeants du monde entier ont signé un accord qui marque le « début de la fin » de l’ère des combustibles fossiles et encouragé de fortes réductions des émissions. Cette année encore, à Bakou la capitale de l’Azerbaïdjan, la COP29, surnommée la « COP financière », va examiner le financement des pays en développement pour soutenir l’action climatique alors que le réchauffement mondial s’approche dangereusement de l’objectif de 1,5°C, fixé par l’accord de Paris. 

Pour Karim, transporteur de denrées vivrières, l’abandon des combustibles fossiles pourrait aggraver la faim en Côte d’Ivoire où 2.5 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire grave. L’arrêt de ces engrais sans alternatives concrètes pourrait entraîner une baisse des rendements et provoquer des pénuries alimentaires, une hausse des prix des denrées vivrières, et aurait un impact sur la disponibilité globale des aliments et sur son travail.

« C’est bien de prendre les décisions aux COP, mais en tenant compte des réalités des agriculteurs et transporteurs que nous sommes.  Si l’on doit éliminer les engrais industriels de nos cultures, on aura créé d’autres problèmes », dit-il. Pourtant l’extraction, la transformation et le transport de ces carburants contribuent aux émissions de gaz à effet de serre, qui retiennent la chaleur du soleil et aggravent le réchauffement climatique.

Le ruissellement des champs traités avec des engrais minéraux peut également entraîner une pollution des eaux.  Une étude menée en 2017 par la Professeure Ouali Ngoran, enseignante-chercheure /spécialisée en protection et défense des cultures révèle une prolifération et mauvaise utilisation des pesticides dans les cultures maraîchères à Bonoua. « Nous avons découvert que certains agriculteurs, pour lutter contre les insectes ravageurs, utilisaient des pesticides de synthèse destinés à la culture du coton, dans leurs champs de concombre. Nous ne sommes pas à l’abri, les fossiles se retrouvent même dans nos assiettes », regrette-t-elle.

Pr. Ouali N’goran, Entomologiste, Directrice de l’Unité de Pédagogie et de Recherche (UPR) d’Entomologie à l’UFR Biosciences de l’Université Félix Houphouët-Boigny. Photo/ M.A

Dépendance au fossile énergétique

En Côte d’Ivoire, environ 87 % des familles utilisent le charbon de bois et/ou le bois de chauffe. Dans le quartier de la Riviera 2, l’ambiance du week-end commence très tôt ce 15 novembre, journée nationale de la Paix. Au “poulet chaud“, les vendeuses de poissons sur braises sont installées depuis 09 h du matin. Au milieu de cette masse de clients, la nuée de fumée dégagée des barbecues à charbon, rend un peu floue, la visibilité. Assise derrière son étal, Ama kouao, restauratrice braisée de poissons, s’indigne : »c’est bien de prendre les décisions, mais on a nos réalités économiques ici. Ça fait 20 ans que je grille le poisson sur du charbon pour vendre. On nous a parlé de charbon bio mais non seulement on n’en trouve pas régulièrement mais quand tu l’allumes, il finit vite. » Selon Ama, toute mesure prise par le gouvernement pour interdire le charbon de bois devrait prendre en compte les réalités économiques des petites entreprises comme la sienne.

A 100 mètres se trouve, Ibrahim, vendeur de “choukouya“ (viande à la braise) depuis plus de 10 ans. Il utilise du bois de chauffage pour faire griller sa viande. « On a toujours utilisé du bois pour faire cuire la viande pour vendre. Il est moins coûteux, facile à trouver et efficace pour braiser la viande », explique-t-il. Ibrahim a bien conscience de l’existence de combustibles dits propres. Mais il estime que le passage à ces alternatives ferait effondrer son activité car elles coûtent cher. « 1 kilo de l’autre charbon (NDLR : charbon écologique) coûte 500 francs CFA soit le double du prix du charbon normal. De plus ce charbon à base de cabosses de cacao n’est pas lourd. Une fois allumé, ça finit vite ! », déclare-t-il.

Les combustibles fossiles, notamment le charbon, le pétrole et le gaz contribuent à de plus de 75 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre et de près de 90 % de toutes les émissions de dioxyde de carbone selon le programme de l’ONU pour l’environnement.

Dans une station-service de la chaude commune de Yopougon, l’option énergétique fait débat. Ouattara Abdoulaye est conducteur de taxi communal fait le plein. Il estime qu’il faut une alternative disponible et accessible avant de parler d’abandon : »Pour le travail que je fais, je crains de voir mes bénéfices journaliers baisser avec les véhicules électriques. En plus, les grands pollueurs, on les connaît« , déclare-t-il.

Abdoulaye, taximan à Abidjan. Photo/M.A

L’Afrique abrite 18 % de la population mondiale mais consomme environ 6 %  de l’énergie mondiale et émet un pourcentage encore plus faible d’émissions de carbone. Plus de 600 millions de personnes souffrent d’un manque d’énergie et dans les 30 prochaines années, la population de 1,4 milliard d’ habitants du continent va doubler, ce qui entraînera une hausse encore plus forte de la demande énergétique. Dans son rapport publié en 2022,  la fondation Mo Ibrahim dévoile que les pays développés se concentrent davantage sur les objectifs mondiaux en matière d’énergies renouvelables, tout en continuant à subventionner la production nationale de pétrole et de gaz.

Face à la décision d’abandon du fossile, la Côte d’Ivoire, à l’instar de plusieurs pays en développement, s’est plutôt tournée vers le mix énergétique en remplaçant progressivement les centrales thermiques au fuel de Ciprel, Azito, Aggreko et Vridi. Le pays vise 45% d’énergie issue du renouvelable à l’horizon 2030 et pour atteindre cet objectif, les autorités misent sur de nouveaux barrages hydroélectriques, des centrales solaires et des centrales à biomasse.

Pour ajouter l’acte à la parole, la toute première centrale solaire de la Côte d’Ivoire a même été inaugurée en avril 2024 à Boundiali, dans le nord du pays avec 68 000 panneaux solaires rangés sur 36 hectares. Avec une capacité de production de 37,5 mégawatts, elle doit fournir de l’électricité à plus de 430 000 personnes. Pour le Ministre des Mines, du Pétrole et de l’Energie, Mamadou Sangafowa Coulibaly, « l’installation de la centrale solaire marque le premier pas de la Côte d’Ivoire dans sa marche transitionnelle vers l’énergie propre« .

 A contre-courant dans la transition

La Côte d’Ivoire a investi plus de 60 milliards de FCFA dans des projets d’énergie propre. Grâce aux efforts déployés, elle est parvenue à éviter l’émission de 816 kilotonnes de CO₂ dans le secteur de l’énergie, soit un tiers de la cible fixée en matière de réduction des gaz à effet de serre, d’après les résultats du secteur de l’Energie 2022-2023 dans la Contribution Déterminée au Niveau National (CDN). Le pays a toujours affiché sa volonté d’investir dans les énergies renouvelables, d’améliorer constamment l’efficacité énergétique et de renforcer les infrastructures pour atteindre les objectifs climatiques.

Malgré ses engagements sur le climat, la Côte d’Ivoire mise pourtant sur le pétrole. En 2021, les autorités ivoiriennes vantaient la décision d’exploiter deux méga gisements de pétrole au large des côtes. Baleine avec une capacité estimée de 150 000 barils par jour d’ici à 2027 ( inaugurée une semaine avant l’ouverture de la COP28) est exploité par le géant italien des hydrocarbures ENI , en partenariat avec l’ivoirienne Petroci. Puis Calao, un autre gisement découvert en 2024 qui vise à l’horizon 2028 une production nationale de 200 000 barils de pétrole par jour.

 Selon Omer Gbonon, expert en efficacité énergétique, parler d’énergie propre dans un contexte de découverte de grands gisements pétroliers pourrait ralentir les efforts de mise en œuvre de l’accord de Paris : « le pétrole est bien une énergie fossile, avec le gaz et le charbon. Et c’est ce qu’il faudrait drastiquement réduire en priorité si on veut inverser la courbe des émissions de gaz à effet de serre », explique-t-il.

 La production d’énergie contribuerait en effet aux deux tiers des émissions de gaz à effet de serre. À ce titre, la lutte contre le changement climatique implique donc une nécessaire modification des comportements en matière d’énergie. C’est pourquoi, dit-il « il est préférable d’investir plus dans les énergies renouvelables propres ». Car, poursuit-il : « une énergie renouvelable n’est forcément propre. Si nous prenons le cas de la biomasse, qui, dans son utilisation, génère des déchets et pollue. Dans la fabrication également des panneaux solaires, les moyens et la méthode utilisée impactent fortement l’environnement. Il faut donc faire attention aux choix des renouvelables à promouvoir ».

Un des défis majeurs aujourd’hui pour la Côte d’Ivoire réside en la résolution de l’équation production d’énergie propre et accessible pour contribuer au développement économique tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre.

Marthe Akissi